Réhabilitation à Bordeaux : la seconde vie résidentielle des hangars Lesieur sur le quai du Sénégal

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Avatar de l'auteur "Morgane Caillière" Morgane Caillière

Publié le jeudi 22 octobre 2026

SOMMAIRE

En 2021, des scies à onglet et des perceuses résonnent à nouveau sous la charpente métallique du quai du Sénégal. Il ne s’agit plus de mettre de l’huile en bouteille, mais d’assembler les meubles d’une cuisine collective. Plusieurs futurs locataires, âgés d’une vingtaine d’années, participent directement à l’aménagement de leur lieu de vie au sein des anciens hangars de conditionnement de la société Lesieur. Ce chantier participatif résume la mue d’une parcelle industrielle devenue un îlot d’habitation mixte au nord de Bordeaux.

Là où tournaient autrefois des chaînes d’embouteillage se dressent désormais 209 logements qui associent la réhabilitation de deux halles historiques et la construction de deux bâtiments contemporains. Quatre ans après son inauguration complète au début de l’année 2022, cet ensemble immobilier revient dans l’actualité. En octobre 2026, la Direction régionale des affaires culturelles (DRAC) de Nouvelle-Aquitaine a choisi de mettre ce site en lumière à l’occasion des Journées nationales de l’architecture. Ce coup de projecteur institutionnel offre l’occasion d’observer comment la greffe architecturale et sociale a pris sur ces anciens quais portuaires.

Des huiles Lesieur aux logements : le quai du Sénégal change de vie

Quatre-vingts ans d’activité industrielle avant le départ vers Bassens

L’histoire industrielle du site débute en 1925, lorsque le groupe Lesieur implante son usine de raffinage et de conditionnement d’arachide sur les rives des Bassins à flot, un secteur qui dialogue directement avec l’histoire ouvrière du quartier de Bacalan et des Bassins à flot. Pendant plus de huit décennies, les cargos déchargent leurs matières premières devant ces façades de briques rouges. En 2009, l’industriel réorganise sa logistique et transfère définitivement ses lignes de production vers la zone portuaire de Bassens, située à quelques kilomètres en aval sur la rive droite de la Garonne. Les halles du quai du Sénégal se vident alors de leurs machines.

Cinq années de chantier au sein de l’ensemble Emblem

La reconversion de cette friche s’inscrit dans le vaste plan d’aménagement des Bassins à flot, orchestré par l’établissement public Bordeaux Euratlantique puis suivi par la métropole. L’îlot Lesieur est intégré au programme immobilier Emblem, porté conjointement par le groupe Pichet et le bailleur social Domofrance. La maîtrise d’œuvre des quatre bâtiments est confiée à l’Atelier d’architecture Philippe Prost, Grand prix national de l’architecture en 2022, épaulé localement par l’agence bordelaise Dauphins Architecture.

Le calendrier de l’opération s’est étalé sur cinq ans. La première pierre du programme est posée en octobre 2017. Les travaux de gros œuvre et de désamiantage précèdent la livraison progressive des lots : la résidence sociale Le Levain ouvre ses portes aux premiers jeunes actifs à l’automne 2021, tandis que l’inauguration officielle de l’ensemble du complexe a lieu en février 2022. Pour les opérateurs, le défi dépassait la simple production de mètres carrés habitables. Lors de la livraison, Philippe Jossé, alors directeur général délégué du groupe Pichet, soulignait la fonction urbaine de cette parcelle : « Ce projet assure une couture urbaine et un lien physique et visuel entre les deux rives des Bassins à flot, en ouvrant les cœurs d’îlots vers l’eau. »

Deux hangars conservés, deux bâtiments neufs : construire avec la mémoire du lieu

Briques, charpentes Eiffel et toitures à sheds

Sur le terrain, le parti pris architectural repose sur la confrontation directe entre le bâti du début du XXe siècle et les standards actuels de la construction. L’agence de Philippe Prost a refusé le principe de la table rase comme celui de la muséification. Deux des anciens hangars de conditionnement ont été intégralement conservés dans leur volumétrie d’origine. Leurs façades en briques pleines, leurs grandes ouvertures en plein cintre et leurs charpentes métalliques rivetées de type Eiffel ont été nettoyées, sablées et consolidées.

Pour transformer ces volumes froids en habitations isolées thermiquement, les architectes ont adopté le principe de la « boîte dans la boîte ». Les structures d’origine abritent désormais des logements en duplex, des lofts en accession libre ainsi que les studios de la résidence jeunes. La charpente métallique reste visible dans les circulations communes et les jardins d’hiver, laissant lire la trame industrielle initiale. À côté de ces deux nefs historiques, deux bâtiments neufs ont été érigés pour compléter l’îlot. Leurs façades et leurs couronnements reprennent le profil en dents de scie des toitures à sheds caractéristiques des usines voisines. Ce vocabulaire formel crée une continuité de gabarit sur la ligne de ciel du quai, tout en intégrant les normes thermiques actuelles qui régissent l’immobilier neuf à Bordeaux.

209 logements répartis entre accession libre et habitat social

La programmation de l’îlot Lesieur décline 209 logements répartis selon plusieurs statuts d’occupation :

Cette hybridation entre réemploi structurel et construction neuve répond à une méthode que l’architecte Philippe Prost résume par une formule directrice : « Faire évoluer sans devenir amnésique. » Le maintien des halles d’origine a par ailleurs permis de limiter l’empreinte carbone de la démolition, tout en ménageant des venelles piétonnes traversantes entre la rue Achard et le plan d’eau.

Au Levain, les jeunes ont aussi construit leur lieu de vie

120 places destinées aux actifs de 16 à 30 ans

Au cœur du dispositif patrimonial, la résidence Le Levain occupe une place singulière. Gérée par l’association Technowest Logement Jeunes, cette structure propriété de Domofrance propose 102 logements meublés, du T1 au T2, offrant une capacité d’accueil totale de 120 places. Elle s’adresse exclusivement à un public âgé de 16 à 30 ans : apprentis, stagiaires, jeunes travailleurs en début de carrière, étudiants ou personnes en parcours d’insertion professionnelle. Les loyers y sont plafonnés selon les barèmes du prêt locatif aidé d’intégration (PLAI) et ouvrent droit à l’aide personnalisée au logement (APL) dès le premier mois d’occupation.

Un chantier participatif encadré par les Compagnons Bâtisseurs

L’appropriation de ce patrimoine industriel par ses nouveaux occupants s’est concrétisée dès l’automne 2021, à travers le chantier mené avec le réseau des Compagnons Bâtisseurs Nouvelle-Aquitaine. Pendant plusieurs semaines, des résidents volontaires ont été encadrés par des animateurs techniques professionnels pour concevoir et fabriquer le mobilier de la cuisine collective ainsi que des éléments des espaces partagés. Ce travail du bois et du métal dans l’enceinte même de l’ancienne usine visait un double objectif : réduire les coûts d’aménagement et impliquer les locataires dans la gestion future des parties communes.

Delphine Empio, directrice de l’association Technowest Logement Jeunes au moment de l’ouverture, revenait alors sur la portée de cette démarche : « Faire participer les jeunes à la fabrication de leur cuisine commune avec les Compagnons Bâtisseurs leur permet de s’approprier immédiatement ce lieu chargé d’histoire, mais aussi de créer du lien entre voisins avant même la fin des cartons. »

Espaces partagés et accompagnement vers l’autonomie

Au-delà du toit, le fonctionnement du Levain repose sur un accompagnement socio-éducatif quotidien. Une équipe d’animateurs et de conseillers est présente sur place pour épauler les résidents dans leurs démarches administratives, la gestion de leur budget, l’accès aux soins ou la recherche d’un logement autonome durable à la sortie du dispositif. Les 280 mètres carrés d’espaces collectifs (comprenant une laverie, un local deux-roues sécurisé, une salle multimédia et la cuisine partagée ouverte sur une terrasse) servent de support aux ateliers hebdomadaires organisés par le gestionnaire.

Autour des logements, un quartier qui cherche encore ses habitudes

Un paysage portuaire recomposé au nord de Bordeaux

Quatre ans après l’arrivée des familles dans les immeubles en accession et des jeunes actifs au Levain, l’opération Lesieur ne fonctionne plus en vase clos. Elle s’insère dans un périmètre où la mutation des Bassins à flot arrive à son terme. Autour des darses, le paysage urbain associe désormais les grues historiques, les silos réhabilités, des pôles d’enseignement supérieur, des hôtels, la Cité du Vin en proue de quartier et les halles gastronomiques de Bacalan. Le secteur regroupe plusieurs milliers d’emplois tertiaires et touristiques, desservis par la ligne B du tramway et le pont Chaban-Delmas.

La perception de ce cadre de vie par ceux qui y résident à l’année fait l’objet d’analyses régulières par les urbanistes. Dans une étude consacrée aux usages et aux modes d’habiter aux Bassins à flot, publiée par l’Agence d’urbanisme Bordeaux Aquitaine (a-urba), plusieurs habitants interrogés décrivent leur rapport au paysage portuaire recomposé. L’un des résidents cités dans cette enquête de l’a-urba observe ainsi : « Avec les bateaux, les briques, les architectures contemporaines au bord de l’eau et les vélos sur les quais, le quartier a pris un petit air de Copenhague. »

Commerces du quotidien et végétalisation : les attentes des habitants

Ce constat esthétique n’efface toutefois pas les ajustements nécessaires au quotidien d’un quartier neuf à forte densité. Les enquêtes de terrain et les retours des conseils de quartier de Bordeaux Maritime pointent des attentes persistantes chez les habitants livrés entre 2020 et 2024. Si l’offre de restauration, de bars et de loisirs nocturnes est jugée abondante le long des quais, les résidents expriment régulièrement le besoin de commerces de bouche traditionnels plus accessibles financièrement, de services médicaux de proximité et d’espaces publics davantage végétalisés pour atténuer l’effet d’îlot de chaleur urbain sur les anciennes dalles portuaires.

Dans ce paysage parfois critiqué pour l’uniformité de certaines façades neuves alignées le long de la rue Lucien-Faure, la reconversion des usines Lesieur occupe une position particulière. En conservant l’ossature de fer et de brique de 1925 pour y loger à la fois des propriétaires privés et une centaine de jeunes en début de parcours professionnel, l’opération a évité l’écueil de la monofonctionnalité. Sa sélection par la DRAC pour les Journées nationales de l’architecture d’octobre 2026 vient rappeler que la fabrique de la ville contemporaine sur d’anciennes terres ouvrières gagne en épaisseur lorsqu’elle conserve les traces matérielles du travail qui l’a précédée.

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